• Perdre en “gagnant”: les guerres US

Anthony H. Cordesman, chercheur au Center for Strategic and International Studies (CSIS), centre de réflexion sur la politique étrangère des États-Unis, donne des directives à l’administration américaine pour sortir de trois bourbiers au Moyen-Orient, en Afghanistan, en Irak et en Syrie, dans un article intitulé « Perdre en “gagnant” : les guerres de l’Amérique en Afghanistan, en Irak et en Syrie ».

Les États-Unis ont maintenant atteint le point où la troisième administration s’est lancée dans des guerres où elle remporte souvent de sérieuses victoires tactiques et dit s’acheminer vers une victoire plus large, sans annoncer de stratégie ou apporter une paix stable. De nouveau, une nouvelle administration semble s’être concentrée sur le niveau tactique du conflit. Mais elle n’a pas de stratégie claire pour mettre fin aux combats dans des conditions favorables.

Elle n’a pas de stratégie clairement définie entre civils et militaires, de plans pour des opérations de stabilité ou des options pour créer le niveau de gouvernance et de développement qui pourrait apporter une paix durable. Elle n’a pas de grande stratégie et se bat sur la moitié des champs de bataille.

Afghanistan

Les nouvelles offensives des talibans en Afghanistan sont un autre avertissement aux États-Unis qui sont engagés dans une guerre d’usure qui ne leur garantit pas de gagner sur le plan militaire. Ils ne semblent avoir aucune stratégie pour remédier au manque d’unité politique, de leadership et de progrès économique et mener à terme la lutte contre la corruption en Afghanistan.

Les États-Unis ont œuvré au renforcement de l’armée afghane et lui ont fourni un soutien aérien important. Le soutien des combats aériens est passé d’un minimum de 411 sorties par an en 2015 à 1 248 en 2017.

Cela dit, ces mesures n’ont pas rendu le pays plus sûr ou n’ont pas enrayé la lente croissance de l’influence et du contrôle des talibans sur certains districts. Les États-Unis et les forces gouvernementales afghanes ne sont peut-être pas en train de perdre, mais rien n’indique clairement qu’ils approchent une forme quelconque de victoire.

Le gouvernement central faible et divisé de l’Afghanistan a fait des progrès sous le président Ghani, mais il n’est pas évident que les prochaines élections aboutissent à la formation d’un gouvernement plus efficace.

Syrie

Le vrai gagnant de la guerre en Syrie est Bachar al-Assad. Les interventions des États-Unis ont largement et indirectement contribué à la victoire d’Assad. Il contrôle déjà environ 75 % du territoire syrien et récupère constamment de nouveaux districts.

L’erreur de Washington a été de se concentrer seulement sur Daech en Syrie alors que bien d’autres groupes terroristes y sont actifs.

L’aspect civil de la guerre est encore pire qu’en Afghanistan, en partie parce que la Syrie était un pays beaucoup plus développé au début de la guerre. Les études de la Banque mondiale montrent que l’économie syrienne est dévastée et l’ONU a estimé en début d’année que près de la moitié du pays avait subi les stigmates de la guerre. Personne ne sait comment estimer avec précision le coût de la reconstruction et de la reprise de l’économie du pays après la guerre, et ce même si les Syriens parvenaient à s’entendre sur la façon de le faire et de trouver l’argent.

Encore une fois, les États-Unis ne peuvent pas expliquer pourquoi la guerre devrait s’achever ou aboutir à une paix stable.

En fait, la stratégie américaine semble au moins consister à se concentrer essentiellement sur des victoires tactiques contre Daech et à prétendre que la stabilité s’installera magiquement dans le reste du pays grâce à des négociations de paix officielles.

Contrairement à ce qui se passe en Afghanistan, il n’y a même pas de plan de stabilité ni d’opérations militaro-civiles significatives.

Irak

La deuxième fois, les États-Unis ont fait mieux sur le plan militaire qu’entre 2003 et 2011. Les États-Unis ont apporté un soutien terrestre et aérien d’envergure aux forces irakiennes en 2015.

Dans le même temps, la victoire face à Daech a été obtenue au prix d’une expansion majeure du rôle militaire et sécuritaire de l’Iran en Irak, de la montée en puissance des milices chiites et sunnites et des discordes entre les Kurdes et le gouvernement central.

Une fois de plus, « gagner » au niveau militaire a été en grande partie un succès tactique sans stratégie apparente.

En ce qui concerne la partie civile, les États-Unis semblent avoir presque délibérément ignoré l’avertissement de la Banque mondiale concernant les coûts de la reconstruction des zones endommagées et de la réforme économique pouvant répondre aux besoins du peuple irakien.

De même qu’ils ont abandonné leurs efforts sérieux en vue de la reconstruction du pays et des opérations de stabilité en Afghanistan en 2014, et n’ont jamais tenté de les restaurer quand ils ont renouvelé leur soutien militaire, les États-Unis ont mis un terme à ces efforts en Irak en 2011, sans tenir compte de la baisse drastique des revenus du gouvernement irakien en raison de la chute de ses exportations pétrolières.

Cependant, l’expansion de l’influence de l’Iran, les rivalités entre chiites et sunnites, entre le gouvernement central et les Kurdes sont inquiétantes. Un tel résultat pourrait bien transformer la « victoire » des États-Unis sur le « califat » de Daech en une victoire majeure pour l’Iran.

La confrontation avec des réalités amères

Il est beaucoup plus facile d’énoncer les problèmes que de suggérer des solutions, d’autant plus que toutes les options impliquées présentent désormais des risques et des incertitudes majeurs et qu’aucune d’entre elles n’est particulièrement bonne.

Une des options est la suppression progressive de chaque conflit. Elles doivent être toutes prises beaucoup plus au sérieux. Proclamer la victoire et partir est une chose. Définir des conditions et partir sans les avoir remplies en est une autre.

L’importance stratégique de chaque guerre et de chaque pays doit cependant être pleinement prise en compte. L’Afghanistan n’est pas le centre des principales activités terroristes internationales. Ce n’est qu’un pays parmi tant d’autres, bien qu’il puisse devenir un tel centre.

Le retrait des États-Unis de l’Afghanistan pourrait tout simplement transférer les problèmes de stabilité et de sécurité au Pakistan, à l’Iran, à la Russie et à ses voisins d’Asie centrale.

En Afghanistan, le maintien de l’unité politique, le développement des forces de sécurité locales et la réforme économique doivent devenir des impératifs. Cependant, le coût de rester dans un état d’échec à long terme est trop élevé.

Dans cette perspective, les États-Unis pourraient réfléchir à la conclusion d’un accord entre les talibans et le gouvernement afghan. Cependant, il est fort probable que cette option divise le pays en factions ethniques et sectaires, que les talibans redeviennent la faction dominante ou génèrent une nouvelle forme de guerre civile. Les négociations de paix prennent trop souvent la forme d’une lutte des pouvoirs.

Au sujet de la Syrie, une coalition entre les Kurdes dans le Nord et certains Arabes dans Nord-Est pourrait en valoir la peine. Cependant, les États-Unis ne devraient pas offrir un soutien illimité si cela implique une lutte contre la Turquie ou la formation d’un mouvement kurde syrien contre le gouvernement d’Assad.

On se demande si les États-Unis et leurs alliés devraient continuer d’apporter une aide humanitaire à une Syrie dont le gouvernement est soutenu par la Russie et l’Iran. Quoi qu’il en soit, les États-Unis devraient commencer maintenant à évaluer le type d’aide qu’ils pourraient apporter à toute nouvelle faction sunnite ou à d’autres rebelles à Idlib ou dans d’autres villes.

Finalement, les États-Unis devraient envisager deux options. Premièrement, essayer de créer une sorte de vaste effort international, qui pourrait être coordonné par la Banque mondiale, pour offrir une aide conditionnelle en faveur de réformes économiques et politiques. Il n’est pas nécessaire que les États-Unis soient le chef de file dans la « construction de la nation » afghane.

Deuxièmement, les États-Unis doivent tirer les leçons des trois guerres actuelles avant d’envisager de futures « guerres ». La combinaison des formations militaires et du soutien aérien est une leçon essentielle qui permettra aux États-Unis de se concentrer sur d’autres priorités stratégiques telles que la Russie et la Chine.

La question la plus critique, cependant, pourrait être de définir les conditions qui méritent vraiment une intervention américaine. Les États-Unis, d’une manière ou d’une autre, ont été impliqués dans trois guerres. Soutenir de vrais partenaires stratégiques est une chose. Laisser l’espoir prendre le pas sur l’expérience en est une autre.

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Aug 16, 2018 19:30 UTC
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