Oct 09, 2019 09:31 UTC
  • Yémen: le piège russe pour Riyad?

Alors que le président russe est attendu à la mi-octobre à Riyad, une analyse assez surprenante diffusée par la télévision turque se penche sur la politique yéménite du Kremlin, estimant que la Russie affaiblit sans le dire la coalition pro-US au Yémen.

En effet, avec l'effondrement d'une série d'alliances mondiales et régionales, en particulier après le refroidissement des relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, le président russe s'est vu offrir des possibilités privilégiées d'accroître son influence dans la région ultra-stratégique de la mer Rouge.

« Poutine se joue de la discorde saoudo-émiratie au Yémen, pour tirer profit du butin géopolitique de la région », est le titre de l'émission diffusée par la chaîne TRT.

Poutine dispose à présent, explique l'analyste de TRT, de nombreuses opportunités à saisir au Moyen-Orient et au-delà dans la Corne de l'Afrique. Il peut investir sur les désaccords pour exercer une influence grandissante dans la région. Beaucoup pensent que le principal but du voyage de Vladimir Poutine à la mi-octobre dans la région est de développer cette influence. Théoriquement parlant, il doit se rendre à Riyad et œuvrer au renforcement des partenariats régionaux de la Russie en faveur de la stabilité. D'autres pensent que Poutine pourrait poser la question suivante à l'Arabie saoudite : « Comment se fait-il que le système de défense antimissile S-400 n’ait pas été en mesure d’enrayer les attaques contre Aramco ? »

À la suite du scandale de l'affaire Khashoggi, qui a poussé le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane à rechercher de nouveaux partenaires, Vladimir Poutine l’a chaleureusement salué lors du sommet du G20 en novembre 2018 en Argentine. Ce geste du chef du Kremlin a eu une vaste répercussion dans les médias et a été interprété comme un signal fort à l'adresse du trône saoudien, quelque peu délaissé à l'époque par les États-Unis. À vrai dire, Trump a prouvé jusqu'à présent, à l'Arabie saoudite qu'il n'était pas un un "ami de cœur" de Riyad. L'affaire Khashoggi a contraint MBS à se tourner vers la Chine et la Russie pour de meilleurs contrats d'approvisionnement en matière de défense. Et l'offre de Poutine de vendre le système S-400 à Riyad vient à l’appui de cette affirmation. 

Et pourtant, la vente des batteries de missiles sol-air S-400 à Riyad pourrait ne pas être le vrai objectif de cette visite que Poutine saurait parfaitement dévier vers le Yémen où Riyad s'enlise et a clairement lancé un appel à la détresse après le coup de force que fut l'attaque des Houthis contre Aramco. 

La Russie entretient des relations privilégiées avec les Sudistes yéménites, ce conseil pro-Émirats qui fait la pluie et le beau temps au sud du Yémen, et ce, sur le dos de l'Arabie saoudite. En effet, ces initiatives conciliantes russes en faveur du Conseil de transition du Sud (CTS) visent à renforcer les relations entre Moscou et Abou Dhabi. Pourquoi? Selon certaines sources, Poutine serait intéressé par l'idée d'une base le long de la côte Sud du Yémen, à Aden ou ailleurs. Après tout, à quelques centaines de kilomètres de là, la Chine possède sa base à Djibouti et Moscou veut un repose-pied en mer Rouge.

La proximité des relations entre Moscou et le CTS est connue. On dit même que les entreprises privées russes ont été pour quelque chose dans l'attaque spectaculaire des Sudistes contre Aden il y a quelques semaines. Ce fait pourrait même ouvrir la voie à Poutine pour s'immiscer dans les pourparlers de paix que tout donne pour être imminent, vu la situation d'impasse totale dans laquelle se trouve Riyad. Alors, les Émirats arabes unis, qui se sentent bien redevables envers la Russie pour son coup de pouce à Aden, feront tout pour que Riyad accepte une paix qui prendrait en compte aussi les intérêts russes.

Pour le moment, les offres de paix n'ont pas la côte dans le monde. Les Houthis en ont fait une à Riyad qui semble l'avoir boudée. Les Américains en ont fait une autre à l'Iran qui l'a rejetée. Riyad et Téhéran négocient en coulisse une autre paix dont l'issue est incertaine. Mais où en est la Russie de Poutine? Et bien à Riyad, il n'est pas obligé de revendiquer en public ses relations privilégiées avec les Sudistes du Yémen et partant avec les Émirats. Il lui suffit de dire à Riyad qu'il a cet atout sur la table. L'Arabie saoudite, largement délaissée par les États-Unis, ne saurait pas dire non à la partie russe. Décidément, Poutine s'en sort toujours gagnant.

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